ChĂšre Josiane, Cher O.A.A (Organisme AutorisĂ© pour l’Adoption) ……. !!!

Salut Josiane,

 

 Tu m’excuseras pour la familiaritĂ©, mais aprĂšs un certain nombre de « bonjour Madame », il est temps d’allĂ©ger un peu nos Ă©changes.

  Il y a maintenant plus d’un an, j’ai tapĂ© le nom de ton organisation dans la barre de recherche de Google. J’arrive sur le site, je vois, dans un encadrĂ© orange, la mention « recherche des origines » qui dĂ©crit la procĂ©dure de consultation du dossier. J’écris un e-mail pour prendre rendez-vous. Au mois d’avril, je pousse la porte de vos locaux. Je suis accueillie par des regards surpris, et quand je prĂ©cise que je suis venue consulter mon dossier, on t’appelle, Josiane, car tu n’es pas lĂ . Tu me diras le soir mĂȘme, dans un e-mail, que tu es dĂ©solĂ©e d’avoir « oublié » mon rendez-vous, d’autant que je suis venue de loin. Ça me rassure que tu sois dĂ©solĂ©e, Josiane, vraiment. Plus tard, au tĂ©lĂ©phone, tu me diras que tu « n’étais pas là» (sans prĂ©ciser pourquoi), puis tu parleras d’une « étourderie de ta part.» Ça me paraĂźt un peu dĂ©sinvolte, mais passons.

Ce sera finalement Caroline qui me recevra, avec mon compagnon. Elle est sympa, Caroline, elle est jeune, elle n’a jamais travaillĂ© avec mon pays de naissance, mais soit. Caroline, elle ne m’a pas expliquĂ© comment ça se passait, une adoption, pour les adoptants, et pour les enfants. Pour ta belle organisation. Elle ne m’a pas expliquĂ© le rĂŽle que jouait chacun dans tout ça. Elle m’a lu Ă  voix haute les quelques documents prĂ©sents dans mon dossier. Elle a photocopiĂ© ceux que je voulais. À l’époque, je ne me suis pas mĂ©fiĂ©e et je n’ai pas tout demandĂ©. Je le regretterai par la suite. Caroline, elle est incapable de m’expliquer ce que ça veut dire, ĂȘtre « juridiquement abandonné ». Caroline, elle est incapable de me dire comment c’était, Ă  l’orphelinat, combien de temps j’y suis restĂ©e, pourquoi j’y avais atterri. Alors, peut-ĂȘtre par compassion, peut-ĂȘtre par pitiĂ©, elle me lit quand mĂȘme le compte rendu de votre enquĂȘte sociale auprĂšs des gens qui vont m’adopter, alors qu’elle n’était pas censĂ©e le faire. Je la remercie, parce que c’est le seul document qui m’apprend quelque chose, dans tout ça. Mais Caroline ne manque pas, non plus, de complimenter mon pĂšre adoptif, « tolĂ©rant et ouvert d’esprit, la preuve, il faisait de la mĂ©ditation, c’est Ă©crit lĂ . » Caroline me lit les rapports d’adaptation, qui ne m’apportent pas de nouvelles informations, puisque je me souviens de tout ça. Je peux parler aux gens qui ont partagĂ© ces souvenirs avec moi, ils ont des photos Ă  me montrer. Mais d’avant, on n’a rien. « Il faut demander Ă  vos parents adoptifs, vous savez, Ă  l’époque, on ne faisait pas les dossiers de maniĂšre aussi rigoureuse que maintenant, on ne photocopiait pas tout. » La vie de combien d’enfants repose sur des maniĂšres de faire « pas aussi rigoureuses que maintenant » ? Je sors de lĂ  en colĂšre et frustrĂ©e. Avec ce refrain lancinant dans la tĂȘte : « Ces gens sont responsables du processus qui a changĂ© le cours de ma vie, et ils ne savent rien. » Le goĂ»t est amer dans ma bouche.

Cette annĂ©e, au mois de mai, je te rĂ©Ă©cris, Josiane, pour te demander le moyen de contacter l’intermĂ©diaire qui faisait le voyage entre la Roumanie et la France avec les enfants, dont je me souviens trĂšs bien, puisqu’il est venu passer des vacances avec nous plusieurs annĂ©es. Tu me donnes deux adresses e-mail, je tente un message de prise de contact sur les deux adresses, je reçois deux messages d’erreur. Dans le mail qui contient les adresses, tu me rediriges aussi vers une association d’adoptĂ©s de Roumanie, censĂ©e m’aider Ă  trouver d’éventuels frĂšres et sƓurs. Mais, ta belle organisation n’aide pas Ă  la « recherche des origines » ? Ce n’est pas un « thĂšme central » pour les OAA ? Vous « investi[ssez] fortement sur une demande qui s’amplifie : la recherche des origines » et vous « dispose[z] en ce domaine d’une compĂ©tence reconnue », non ? Il y a mĂȘme un article avec de beaux graphiques sur le sujet dans un de tes magazines. J’apprendrai plus tard par cette association vers laquelle tu me redirigeais (ce que tu feras encore plusieurs fois dans tes e-mails) que tu n’as aucune idĂ©e des dĂ©marches Ă  entreprendre pour trouver ma famille de naissance dans mon pays d’origine, puisque tu as appelĂ© cette association pour le lui demander. Ta belle organisation, Josiane, elle sert juste Ă  donner accĂšs Ă  un dossier le minimum syndical- qui, parfois, ne contient rien ou presque rien. Et on l’a vu l’an dernier (enfin, pas toi, puisque tu n’étais pas lĂ ), « l’accompagnement psychologique » dont j’ai soi-disant bĂ©nĂ©ficiĂ© s’est rĂ©sumĂ© Ă  une lecture Ă  voix haute de documents que je peux trĂšs bien lire moi-mĂȘme, de valorisation de mon pĂšre adoptif sans le connaĂźtre, et de « dĂ©solĂ©e, on n’en sait pas plus ». Je suis perplexe.

 Je te remercie quand mĂȘme de m’avoir redirigĂ©e vers cette association, parce que son site fourmille d’informations prĂ©cieuses. Je ne sais pas si tu es allĂ©e y jeter un Ɠil, mais je t’assure que ça vaut le coup. Et puis, ça te permettrait d’avoir quelque chose Ă  expliquer aux personnes nĂ©es dans le mĂȘme pays que moi. Quoique ce qui y est dit n’est pas joli-joli. Tiens, je t’ai fait une sĂ©lection[1] : «Depuis les annĂ©es 80, la demande d’enfants Ă  adopter Ă©manant des pays riches est 10 fois supĂ©rieure au nombre d’enfants donnĂ©s Ă  l’adoption par les pays pauvres.»  « Entre 1990 et 2000 : plus de 30 000 enfants roumains, sont adoptĂ©s Ă  l’étranger.”

« Les « casa de copii », (littĂ©ralement « maison d’enfants »), Ă©taient des Ă©tablissements oĂč l’Etat prenait en charge la garderie, l’hĂ©bergement, la nourriture et les soins mĂ©dicaux des enfants de mĂšres ou de couples dans l’incapacitĂ© matĂ©rielle et/ou psychique de pourvoir Ă  leurs besoins ; ceci, le temps qu’il leur Ă©tait nĂ©cessaire pour pouvoir les reprendre. Seule une minoritĂ© de mĂšres les donnaient d’emblĂ©e en rompant tout lien. » Tiens, tiens. Tu savais, toi, qu’une casa de copii (l’institution par laquelle je suis passĂ©e), ce n’est pas un orphelinat ? Je reprends. « Les « orphelins roumains » Ă©taient loin d’ĂȘtre tous des orphelins ! C’était peut-ĂȘtre bien commode de le penser, mais 97% d’entre eux avaient une mĂšre vivante et identifiĂ©e et certains Ă©galement un pĂšre. Plus de 50% des mĂšres venaient rendre visite Ă  leur enfant soit rĂ©guliĂšrement soit de façon plus espacĂ©e ou seulement Ă  l’occasion des fĂȘtes religieuses.”  En 1993, le gouvernement roumain vote une loi qui prĂ©voit que tout enfant n’ayant pas reçu la visite des parents pendant 6 mois peut ĂȘtre dĂ©clarĂ© « abandonnĂ© » par le tribunal et devenir de ce fait adoptable. Les mĂšres n’ayant gĂ©nĂ©ralement aucun moyen de locomotion, l’astuce consistait Ă  dĂ©placer le bĂ©bĂ© dans un orphelinat situĂ© Ă  plus de 50 kilomĂštres du lieu de naissance, et le tour Ă©tait jouĂ©â€Šâ€ C’est justement la loi qui me concerne.

  Quand il y avait un abandon, ce qui n’était donc pas aussi systĂ©matique que tu voudrais me le faire croire, dans quelles conditions le consentement des parents Ă©tait-il recueilli ? Quand on est dans une situation de grande pauvretĂ©, quand on est fragile, isolĂ©, quand on subit une pression sociale et/ou familiale parfois insurmontable(s), est-on rĂ©ellement en mesure de faire un choix Ă©clairĂ© et consenti ? Quand tout le monde veut vous faire croire que le seul moyen d’assurer la survie de votre enfant, c’est de vous en sĂ©parer Ă  jamais, quand on omet de vous dire que vous ne reverrez jamais votre enfant, quand on vous fait signer un document que vous ne pouvez pas lire, quand personne ne vous informe des lois en vigueur, quand personne, pas mĂȘme les autoritĂ©s de votre pays, ne vous offre le moindre soutien, mĂȘme temporaire, est-on en mesure de faire un choix Ă©clairé ? Quand on vient de mettre au monde un enfant et qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, est-on vraiment en mesure de faire un choix Ă©clairé ?

En 2007, Roelie Post dĂ©crivait les pratiques de Holt, un mastodonte amĂ©ricain de l’adoption internationale – avec lequel ta belle organisation travaille pour les adoptions en CorĂ©e, Josiane, ils ont une sorte de monopole sur le pays, mais ça, tu dois le savoir-, qui avait Ă©tĂ© mandatĂ©e par Unicef Roumanie pour travailler sur la prĂ©vention des abandons. Une agence d’adoption qui travaille sur la prĂ©vention des abandons ? C’est l’hĂŽpital qui se fout de la charitĂ©, non ? Ces gens charmants, donc, faisaient pression sur les jeunes mĂšres pauvres pour les convaincre d’abandonner leur enfant dĂšs la naissance de celui-ci. Puis ils attendaient les dĂ©lais lĂ©gaux, et hop, ils exportaient le bĂ©bĂ©[2]. Si on utilisait en Occident les tactiques employĂ©es pour obtenir des « abandons » dans des pays moins favorisĂ©s, on crierait au scandale et on parlerait de violation des Droits de l’Homme (et la France y tient, Ă  ses Droits de l’Homme). Quand on sait que l’écrasante majoritĂ© des enfants Ă©taient proposĂ©s Ă  l’adoption pour des raisons Ă©conomiques, ça fait rĂ©flĂ©chir, Josiane. Avec un peu d’aide, combien de parents auraient pu garder leur(s) enfant(s) ? Combien de familles n’auraient pas Ă©tĂ© brisĂ©es Ă  vie ? Il a fallu attendre 2009 pour que la pauvretĂ© ne soit plus un motif lĂ©gitime pour dĂ©cider de retirer un enfant Ă  sa famille.[3] 2009, ça fait combien de dĂ©cennies pendant lesquelles c’est justement ce motif, et uniquement ce motif, qui Ă©tait retenu ? Tu sais que moi, c’est ce qu’on m’a dit ? « Tes parents Ă©taient trop pauvres pour t’élever, c’est pour ça que tu as Ă©tĂ© adoptĂ©e. »

Je suis allĂ©e lire ton beau magazine, Josiane, tu sais, celui qui paraĂźt une fois par an, qui est disponible sur le site. Et lĂ , surprise, je vois un article de toi sur la recherche des origines. Chouette, je vais pouvoir lire ce que tu as Ă  dire sur le sujet. J’apprends que tu as en fait une expĂ©rience trĂšs courte en la matiĂšre, et que tu as jusqu’ici essentiellement accompagnĂ© de futurs adoptants dans leurs dĂ©marches. Et lĂ , je suis atterrĂ©e par un passage en particulier : « Que veulent-ils ? Que cherchent-ils ? Ils s’autorisent, ici, dans les bureaux de [ta belle organisation], lieu symbolique, Ă  redevenir le temps d’un entretien, le petit garçon ou la petite fille qu’ils ont Ă©tĂ© et qui est restĂ©(e) sur le bord du chemin. Tristesse, colĂšre, surprise, donnent aux sourires ou aux larmes la « saveur » des Ă©motions permises. » C’est donc ça que tu vois en face de toi, Josiane, des enfants ? Des personnes restĂ©es Ă  l’ñge auquel elles sont « passĂ©es » par ton organisation ? Tu penses que je me suis dĂ©placĂ©e jusqu’à Paris pour m’« autoriser Ă  redevenir la petite fille restĂ©e sur le bord du chemin » ?

  Je lis dans le numĂ©ro d’avril 2018, que « Beaucoup [de demandes d’entretien] restent “sans suite” comme si pour l’adoptĂ© le fait de savoir que leur dossier d’adoption est Ă  leur disposition suffisait. » Pas de bol pour toi, Josiane, je ne vais pas en rester lĂ . Moi, ça ne me suffit pas. Depuis plusieurs mois que je lis sur l’adoption, son histoire, ses pratiques et ses enjeux gĂ©opolitiques, depuis plusieurs mois que je frĂ©quente les groupes Facebook et les pages Instagram d’adoptĂ©s, je commence Ă  avoir une idĂ©e de l’infantilisation permanente Ă  laquelle doit faire face toute personne adoptĂ©e qui remet en cause la mĂ©canique bien huilĂ©e du systĂšme. On ne serait tous que des gamins en colĂšre d’avoir Ă©tĂ© abandonnĂ©s. Et donc, on ne serait pas lĂ©gitimes dans nos opinions et nos prises de position. C’est ce que pensent des gens comme toi, Josiane, qui dĂ©fendent aussi clairement les intĂ©rĂȘts des adoptants, ce que pense ta belle organisation qui offre une vie soi-disant meilleure Ă  tant d’enfants, ce que pensent d’autres soi-disant experts du sujet, ce que pensent tant d’intervenants extĂ©rieurs, ce que pensent les tonton Alain que tu croises au mariage de ta meilleure pote,  qui n’ont pas idĂ©e du poids colossal que reprĂ©sente une adoption pour le principal concernĂ© et le plus dĂ©crĂ©dibilisé : l’adoptĂ©. Je lis dans les tĂ©moignages la culpabilisation, les « tu ne vas quand mĂȘme pas chercher ta famille, tu vas leur gĂącher la vie », « à quoi bon remuer le passé », « tu as de la chance, tu as eu une bonne Ă©ducation/une belle vie/une famille aimante ». Sois reconnaissant et tais-toi. C’est cette petite phrase agaçante que tout le monde rĂ©cite comme un mantra pour nous rĂ©duire au silence.

  Ce que je te reproche, Josiane, Ă  toi et Ă  tous les gens qui tiennent Ă  ce que la façade du conte de fĂ©e reste bien en place, c’est de refuser de voir que les principaux concernĂ©s ne sont plus des enfants, et qu’ils ont des capacitĂ©s intellectuelles d’adultes qui leur permettent de demander des comptes et de questionner les procĂ©dures, les façons de faire et le systĂšme dans son ensemble. Demandes et questionnements lĂ©gitimes, puisque pour « devenir » les enfants de quelqu’un d’autre, dans le cas de l’adoption internationale, ils doivent perdre leur premiĂšre famille (les parents, bien sĂ»r, mais aussi les frĂšres et sƓurs, les oncles, les tantes, les cousins, les cousines, les grands-parents etc), leur pays, leur langue, leur culture, leur religion, et surtout, perdre leur identitĂ©. Tu vois, Josiane, en tant que premiers concernĂ©s, puisqu’objet de la transaction Ă  l’époque (et j’insiste bien sur la notion d’objet passif et non-consentant), nous sommes les mieux placĂ©s pour savoir ce que ça fait, de perdre tout ça. Je suis mieux placĂ©e que toi pour savoir ce que ça fait, d’ĂȘtre adoptĂ©e, alors tes vagues tĂ©moignages de compassion, le fait que tu « ai[es] bien conscience que toute cette recherche est longue et complexe », ils me font une belle jambe.

  Au mois de juin, j’apprends que ta belle organisation est mise en cause par des personnes nĂ©es dans un autre pays, trĂšs loin du mien. Et j’en apprends davantage sur les pratiques douteuses, sur la façon dont vous traitez les adoptĂ©s, les dossiers presque vides, les mensonges Ă  peine maquillĂ©s, je dĂ©couvre les manquements gravissimes que vous imputez Ă  votre correspondante sur place Ă  l’époque, ou aux familles biologiques dans un reportage diffusĂ© quelques annĂ©es plus tĂŽt. C’est plus facile de frapper sur les pauvres. Vous ressortez la carte du « c’est pas nous, on sait rien. » Il faudrait peut-ĂȘtre penser Ă  adopter cette dĂ©claration laconique comme devise ? Comment une association qui s’obstine Ă  ne rien savoir a pu recevoir la bĂ©nĂ©diction des autoritĂ©s françaises pendant plus de 40 ans pour faire venir en France des enfants des quatre coins du monde ?

  Cette sĂ©rie d’articles, relayĂ©e par la radio et d’autres organes de presse, elle me met la puce Ă  l’oreille. Alors je dĂ©cide de continuer Ă  creuser. Tu te souviens que je n’ai pas tout fait photocopier l’an dernier ? Erreur naĂŻve de ma part, mais je ne savais pas Ă  quel milieu et Ă  quelles personnes j’avais affaire Ă  l’époque. Je te recontacte pour te demander les piĂšces manquantes. Tu me demande d’attendre septembre -presque deux mois-, puisque tu ne peux pas aller aux archives avant. Ben tiens. On ne peut pas dire que tu te foules beaucoup, Josiane. Pas grave, j’ajoute une mention « me rappeler aux bons souvenirs de Josiane le 1er septembre » Ă  mon agenda. J’envoie un e-mail le 1er septembre. Pas de rĂ©ponse. J’envoie un deuxiĂšme e-mail une semaine plus tard. Tu n’étais peut-ĂȘtre pas rentrĂ©e de vacances, on va te laisser le bĂ©nĂ©fice du doute. Ah, un signe de vie, je commençais Ă  m’inquiĂ©ter, Josiane. Le dossier ne sera dĂ©sarchivĂ© que la semaine suivante (on arrive doucement Ă  la mi-septembre). « Mais de toutes façons nous n’envoyons pas de document par la poste. » T’abuses, Josiane, on est en 2020, c’est si dur que ça de scanner des documents ? MĂȘme la MAI m’a permis d’accĂ©der Ă  mon dossier archivĂ© par voie Ă©lectronique. Il a fallu insister un peu, mais au regard de la situation sanitaire, c’est passĂ©.

 Revenons Ă  ton dernier message. Tu demandes Ă  parler au tĂ©lĂ©phone. Tu m’envoies, dans la foulĂ©e, un e-mail avec pour sujet : « Madame,par ailleurs voici le lien que l’association [d’adoptĂ©s de Roumanie] a donnĂ© pour les personnes originaires de Roumanie,en espĂ©rant que cela vous aidera peut ĂȘtre ? » Bon, alors, dĂ©jĂ , Josiane, on met pas tout ça comme objet d’un e-mail. Ensuite, pas besoin de crĂ©er un document Word pour une pauvre adresse de site (le site de l’association, pas des autoritĂ©s roumaines : il aurait fallu faire un clic supplĂ©mentaire, c’est apparemment trop demander). Enfin, pendant les presque trois mois d’attente pour que tu puisses te dĂ©placer aux archives, Josiane, j’ai un peu bossĂ© de mon cĂŽtĂ©, alors, oui, les dĂ©marches auprĂšs des autoritĂ©s roumaines sont entamĂ©es depuis longtemps. Et je n’ai pas eu besoin de toi pour trouver comment procĂ©der. Mais je vois bien que tu as fait un gros effort sur les recherches, alors je vais quand mĂȘme te fĂ©liciter pour ça.

  Arrive le jour du rendez-vous. Tu te souviens ce que j’ai dit sur l’infantilisation et la culpabilisation plus haut ? Tu m’en as fait une belle dĂ©monstration. Je dĂ©couvre une voix de madame un peu pincĂ©e qui correspond assez bien Ă  l’image que je m’étais faite de toi, Josiane. AprĂšs tout, je ne t’ai jamais vue, et jusqu’ici, nous n’avons communiquĂ© que par e-mail. Tu me demandes d’une voix d’institutrice qui rĂ©pond Ă  la question un peu bĂȘte d’un Ă©lĂšve distrait qui n’a pas Ă©coutĂ©, si j’ai bien vu ton second message, celui avec le sujet Ă  rallonge. Je te dis oui. Tu enchaĂźnes : « Oui, mais vous avez cliquĂ© sur le lien ? ». Oui, Josiane, j’ai cliquĂ© sur ton p****n de lien.

  Quand je te demande si tu trouves ça normal que mon dossier contienne aussi peu d’informations sur la partie roumaine du processus, tu m’arroses d’arguments tous plus puants les uns que les autres. « Vous savez, on ne sait pas dans quelles conditions les dossiers Ă©taient crĂ©Ă©s dans les pays d’origine », « les pays d’origine ne demandaient peut-ĂȘtre rien aux parents », « peut-ĂȘtre que personne ne demandait rien quand l’enfant Ă©tait dĂ©posĂ© Ă  l’orphelinat, « peut-ĂȘtre que les pratiques n’étaient pas aussi rigoureuses ». On retrouve votre devise : « c’est pas nous, on sait rien ». Avec une petite variante : maintenant, j’ai droit Ă  « c’est la faute au pays d’origine ».

  Mais si ce n’était pas rigoureux et que ne saviez pas trop, pourquoi faire des adoptions depuis la Roumanie ? Tu vas me faire croire, Josiane, que l’UE a demandĂ© Ă  la Roumanie de cesser les adoptions Ă  cause des dĂ©rives passĂ©es le temps de mettre en place un vrai systĂšme de protection de l’enfance
 parce que tous les dossiers d’adoption Ă©taient clean et carrĂ©s ? Tu penses, Josiane, qu’on a fait rĂ©fĂ©rence Ă  la Roumanie du dĂ©but des annĂ©es 1990 sous le terme de « baby bazaar »[4] par hasard ? L’adoption a rĂ©pondu Ă  une logique de marchĂ© dans ce pays, comme dans tant d’autres, sous la pression des adoptants[5]. Et ta belle organisation a gentiment fait ses emplettes pendant plus de dix ans.

  Revenons Ă  la conversation tĂ©lĂ©phonique. Je demande comment ça se fait que ton organisation ne sache rien sur les adoptions dans ce pays de maniĂšre gĂ©nĂ©rale. Et lĂ , Josiane, ça me fait rire -jaune- quand j’y repense, lĂ , tu m’as exhortĂ©e Ă  comprendre ton dĂ©sarroi. « Le correspondant ne rĂ©pond pas. » S’il n’y a que lui qui savait ce qui se passait sur place, il y a comme un problĂšme, non ? « Les personnes de l’époque sont mortes, ou ce sont de vieilles dames. » C’est une petite variante sympa du « c’est pas nous, on sait rien » : maintenant, c’est « c’était nous, mais on sait quand mĂȘme rien ». Et, cerise sur le gĂąteau, « si j’en savais plus, je vous le dirais, mais je ne peux pas, essayez un peu de comprendre mon dĂ©sarroi. » De comprendre ton dĂ©sarroi. Toi, qui n’as pas Ă©tĂ© transportĂ©e d’un pays vers un autre, toi, Ă  qui on n’a pas dit « maintenant, ces gens, c’est ton pĂšre et ta mĂšre », toi, qui n’es pas obligĂ©e de rĂ©apprendre une langue que tu as parlĂ©e pendant les premiĂšres annĂ©es de ta vie pour essayer de comprendre ce que disent des documents illisibles et non traduits, toi, qui ne dois pas Ă©plucher les textes de lois relatifs Ă  la famille, Ă  la filiation et Ă  l’abandon dans ton pays de naissance pour essayer de comprendre ce qui s’est passĂ©, toi, donc, Josiane, depuis ton petit siĂšge confortable de « psychologue qui accompagne Ă  la recherche des origines », tu Ă©prouves du dĂ©sarroi. Je ne voudrais pas t’apprendre ton mĂ©tier, mais tu inverses un peu les rĂŽles, non ?

Pendant cette savoureuse conversation, tu m’as aussi demandĂ© d’un air agacĂ© ce qui m’intĂ©ressait exactement – choisissez, on va quand mĂȘme pas parler de tout votre dossier-, « l’abandon » ? Alors, on va passer sur ton mĂ©prisant par lequel tu as tentĂ© de faire basculer le rapport de forces puisque tu n’as pas trouvĂ© la compassion que tu recherchais, et on va revenir sur cette notion d’abandon, Josiane. Toi, et tous les gens qui travaillent ou militent dans le milieu de l’adoption, vous partez du principe que les enfants que vous importez en France, ont tous Ă©tĂ© abandonnĂ©s. D’ailleurs, tu en parles lors de tes diverses interventions dans le milieu. Le fameux abandon. « L’enfant restĂ© sur le bord du chemin ». Des adoptants français furieux d’avoir Ă©tĂ© dĂ©boutĂ©s par le moratoire de 2001 ne demandaient pourtant que ça, de sauver de pauvres orphelins abandonnĂ©s. L’un d’eux prĂ©cise d’ailleurs que son chien aussi, n’attendait que ça, mĂȘme si en rĂ©alitĂ©, ce serait plutĂŽt pour obtenir des papouilles[6]. Belle dĂ©monstration de gĂ©nĂ©rositĂ© canine, quoiqu’un peu intĂ©ressĂ©e.

  En rĂ©alitĂ©, les enfants abandonnĂ©s, il y en a peu. Les abandons, si abandon il y a, sont souvent le fruit de manipulations, de mensonges, de tractations plutĂŽt moches pour obtenir le bien convoité : un enfant le plus jeune possible. Je t’ai dĂ©jĂ  expliquĂ© tout ça. Les agences d’adoption qui avaient des bureaux directement dans les maternitĂ©s[7], les infirmiĂšres qui refusaient de laisser la jeune mĂšre repartir avec son enfant ou de le lui rendre, les enfants qu’on dĂ©clarait morts Ă  la naissance pour les faire adopter ensuite[8], les directeurs d’orphelinats- enfin, de maisons d’enfants- qui refusaient de laisser les familles voir leurs enfants (parce que qui dit placement, ne dit pas forcĂ©ment abandon et rĂ©vocation des droits parentaux)[9], les services sociaux qui dĂ©plaçaient les enfants pour empĂȘcher les familles de les voir, et les pouvoirs publics qui maintenaient les orphelinats ouverts et remplis d’enfants pour l’adoption internationale[10], ce sont des rĂ©alitĂ©s, Josiane.

  Et tout ça, sous la pression exercĂ©e par les pays « importateurs ». La reprise des adoptions suite au moratoire de 2001 a bien failli ĂȘtre un prĂ©requis pour l’entrĂ©e de la Roumanie dans l’OTAN[11], et la fameuse loi des six mois de 1993, a Ă©tĂ© une condition pour obtenir la ratification d’un accord commercial avec les États-Unis au dĂ©but des annĂ©es 1990. OĂč est le rapport entre l’OTAN, des traitĂ©s commerciaux et la protection de l’enfance, je te le demande.

  En poursuivant mes lectures, je dĂ©couvre que pour rĂ©glementer le fameux « baby bazaar » qu’était devenue la Roumanie en 1990, aprĂšs la chute du rĂ©gime communiste, une loi contraint les adoptants Ă  passer par un Organisme agrĂ©Ă© en France et en Roumanie[12] . Zut, on ne peut plus se fournir directement Ă  la source. On Ă©tait Ă  une Ă©poque oĂč les directeurs d’orphelinat avaient un peu de conscience, ils refusaient de laisser partir des enfants dont la famille Ă©tait connue et qui venait les voir. Grosse chute des adoptions en 1992. Et lĂ , sous prĂ©texte d’amĂ©lioration des conditions de vie des enfants, le congrĂšs amĂ©ricain rĂ©ussit Ă  obtenir la fameuse loi des six mois (47/1993) selon laquelle tout enfant n’ayant pas obtenu la visite de ses parents depuis au moins six mois est dĂ©clarĂ© adoptable. Je le rappelle, dans le cadre d’un accord commercial[13].

  Je sais que tu es trĂšs attachĂ©e Ă  la notion d’abandon, parce qu’elle donne une base juridique et une justification morale au dĂ©placement d’enfants dans un autre pays que le leur, et Ă  la rupture irrĂ©vocable de la filiation avec leur famille d’origine. AprĂšs tout, c’est ton fonds de commerce. Le choix mĂȘme du mot « abandon » permet de faire porter la responsabilitĂ© aux seules mĂšres biologiques qui ne sont pas lĂ  pour se dĂ©fendre. Comme si elles avaient eu le choix. Et de faire en sorte que leurs enfants ne les cherchent pas, puisqu’ils pensent qu’ils ont Ă©tĂ© « abandonnĂ©s » par une mĂšre qui ne les aimait pas et ne voulait pas d’eux. Mais ça, en fin de compte, on n’en sait rien. C’est juste bien pratique pour justifier l’adoption. Si on Ă©tait un peu honnĂȘte, on parlerait plutĂŽt de « sĂ©paration ». Parce qu’il y a effectivement eu une ou plusieurs sĂ©paration(s), volontaire(s) ou non.

Mais je trouve ça indĂ©cent, Josiane, que tu partes du principe que mon histoire, que l’histoire de toutes les personnes adoptĂ©es, comporte un rĂ©el abandon. IndĂ©cente, ta façon de me demander si c’est prĂ©cisĂ©ment ça qui m’intĂ©resse. Je ne suis pas en contact avec toi par plaisir ou parce que je recherche un soutien « psychologique » (que tu es humainement incapable d’apporter). Je suis en contact avec toi parce que ta belle organisation ne me donne accĂšs Ă  aucun autre interlocuteur. MĂȘme si vous Ă©crivez ceci sur votre site : « De plus en plus frĂ©quemment, des adolescents ou des adultes adoptĂ©s nous sollicitent à propos de leurs origines et des conditions de leur adoption. Dans tous les cas, une psychologue et un responsable du pays concernĂ© les reçoivent et les accompagnent dans leur questionnement. » Je ne veux pas de pitiĂ©, de compassion, de comprĂ©hension. Je veux que tu arrĂȘtes de me renvoyer vers l’association d’adoptĂ©s de Roumanie que j’ai citĂ©e plus haut. Ce n’est pas Ă  une association crĂ©Ă©e il y a 5 ans de rĂ©pondre des agissements d’une organisation qui a rĂ©alisĂ© des adoptions pendant plus de quarante ans et qui Ă©tait sur le terrain pour chacun des pays d’origine. Je veux que toi et ta belle organisation, vous preniez vos responsabilitĂ©s.

Je veux des faits. Je veux des rĂ©ponses argumentĂ©es et raisonnĂ©es. Je veux savoir comment vous avez recrutĂ© votre correspondant, qui n’était qu’étudiant Ă  l’époque (je me souviens bien qu’il parlait d’études de design). Je veux savoir comment il Ă©tait rĂ©munĂ©rĂ©. Je veux savoir combien d’enfants il a trouvĂ© pour vous. Je veux savoir s’il travaillait pour d’autres OAA, et lesquels. Je veux savoir Ă  combien de familles françaises il a rendu visite ensuite et pour combien de temps. Quels autres avantages ou « petits cadeaux » il a reçus, et de la part de qui. Je veux savoir comment il trouvait des enfants Ă  faire adopter dans tout le pays alors qu’il vivait probablement dans la capitale. Je veux savoir pourquoi vous avez redirigĂ© mes parents prĂ©cisĂ©ment vers la Roumanie -mĂȘme si j’ai ma petite idĂ©e. Quand on m’a proposĂ©e Ă  mes parents, ils avaient 24 heures pour se dĂ©cider et ils ont dit « oui » sans avoir d’autre information sur moi que ma date de naissance. Les photos, elles arriveront quelques jours plus tard. Je veux savoir comment on faisait pour compter les fameux six mois sans visite. Qui comptait les jours ? Il y avait un registre ? Est-ce qu’on gardait une trace Ă©crite des visites effectives de l’enfant dans sa famille, et de la visite de la famille dans l’institution ? ContrĂŽlait-on l’identitĂ© des visiteurs ? OĂč sont ces registres ? Je veux les voir, Josiane. Je veux des explications claires sur ce fameux abandon juridique. La thĂ©orie de l’abandon est trop facile, trop pratique, et trop systĂ©matique pour des gens qui bĂ©nĂ©ficient directement de ces soi-disant abandons en faisant adopter des enfants. Alors tu vois, Josiane, je me contrefiche de ton dĂ©sarroi, Je suis sĂ»re que tu t’en remettras.

La semaine suivante, tu m’envoies un e-mail lapidaire pour me demander de te rappeler. Mon travail m’a retenu une bonne partie de la journĂ©e, et quand je tĂ©lĂ©phone, tu es dĂ©jĂ  partie. « Elle sera lĂ  jeudi prochain », me dit-on. Tu t’es bien gardĂ© de me dire que tu n’étais lĂ  que le jeudi, Josiane. On parle donc encore une semaine aprĂšs. J’appelle 3 fois, sans rĂ©ponse. C’est toi qui me rappelles. Tu as mon dossier, et tu acceptes gracieusement de revoir les documents avec moi. Je vois que tu le dĂ©couvres en le lisant et que tu n’as pas idĂ©e de ce qu’il contient. Tu lis les documents en diagonale, je t’entends marmonner « machin machin » tous les quelques mots. Et lĂ , tu commences Ă  me lister les documents du dossier de mes parents. Des documents que je n’ai pas vus l’an dernier. Caroline a Ă©tĂ© plus finaude que toi, pour le coup. Il y a un courrier de ton organisation au prĂ©sident du Conseil GĂ©nĂ©ral de mon nouveau dĂ©partement de rĂ©sidence, la lettre d’une responsable de l’organisation qui accompagnait les photos, un document qui prĂ©sente les frais Ă  verser, l’enquĂȘte sociale, la lettre de ma mĂšre adoptive Ă  ton organisation prĂ©sentant sa candidature pour une adoption. Et tous ces documents, Josiane, ils ont leur importance, parce qu’ils retracent la genĂšse de mon adoption. Votre « tambouille interne », en quelque sorte. Tous les Ă©changes entre vous et mes parents adoptifs. L’enquĂȘte sociale et psychologique rĂ©alisĂ©e par ton organisation, elle explique tellement de choses sur la construction de mes parents en tant que personnes, en tant que couple, et donc, sur la façon dont ils ont construit leur famille. Tout est liĂ©, Josiane.

Quand j’essaie de te faire comprendre que je veux ces documents, tu te rĂ©fugies derriĂšre la procĂ©dure, et derriĂšre l’intimitĂ© de mes parents. Ils ne m’ont probablement pas montrĂ© tout ça par pudeur, dis-tu, ça concerne leur vie privĂ©e, ça te gĂȘne de me laisser voir tout ça. Et s’ils ne m’ont pas montrĂ© ces documents, c’est qu’ils avaient leurs raisons. Cautionnerais-tu la rĂ©tention d’informations par les familles adoptives ? La vie privĂ©e des adoptants est plus prĂ©cieuse que la vie, tout court, des adoptĂ©s ? Moi, je crois que ça te gĂȘne de me fournir des documents datĂ©s qui me permettraient d’établir une chronologie des Ă©vĂšnements.

Et puis, tu pars du principe que tous les adoptants sont des gens bien. Or, les cas de prise en charge par l’ASE d’enfants adoptĂ©s, les maltraitances physiques et psychiques, le racisme subi par les adoptĂ©s, mĂȘme aprĂšs 25 ans passĂ©s dans une famille qui est devenue la leur, ils existent, Josiane. Si tu prenais la peine d’écouter les adoptĂ©s sans condescendance, tu t’en rendrais peut-ĂȘtre compte. Tu m’as demandĂ© comment Ă©taient mes relations avec mes parents. Tu as essayĂ© de tĂąter le terrain, de revenir sur l’émotionnel alors que je veux du rationnel. Mes relations avec mes parents ne te regardent pas, Josiane, et qu’elles soient bonnes ou non, je n’en ai pas moins le droit d’avoir des rĂ©ponses claires, justifiĂ©es, dĂ©taillĂ©es.

Quand je te dis que je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas accĂšs Ă  ces documents sur mes parents, tu me sors une analogie avec les « parents qui ont eu la chance immense d’avoir un enfant biologique ». « Les enfants ne savent pas tout de leur vie avant leur naissance, n’est-ce pas » ? OĂč est le rapport, Josiane ? Tu compares des enfants qui ont grandi dans la famille qui les a mis au monde, qui n’ont jamais eu Ă  apprendre, dĂ©sapprendre, rĂ©apprendre leur langue maternelle, qui n’ont pas Ă©tĂ© obligĂ©s de s’adapter Ă  la vitesse grand V pour ĂȘtre sĂ»rs de rester dans leur nouvelle famille, qui n’ont pas eu Ă  changer d’identitĂ©, l’essentiel des enfants, donc, et des enfants adoptĂ©s ? Tu te fiches de qui, Josiane ? Les enfants qui n’ont pas Ă©tĂ© adoptĂ©s n’ont jamais Ă©tĂ© obligĂ©s de se poser toutes ces questions, puisqu’ils n’ont justement pas Ă©tĂ© acculturĂ©s, dĂ©placĂ©s dans un autre pays, dans une autre famille sous le prĂ©texte de leur offrir une vie meilleure. Tout leur passĂ© n’a pas Ă©tĂ© effacĂ©. Leur acte de naissance n’a pas Ă©tĂ© modifiĂ©. Toi, Josiane, tu ne te demandes pas si les informations dont tu disposes sur toi, qui fondent ton identitĂ©, sont vĂ©ridiques. Tu ne remets pas en cause ta date de naissance, ton lieu de naissance, le temps que tu as passĂ© dans un orphelinat, ton nom d’avant, puisqu’il n’y a jamais eu de doutes, de secrets, de non-dits, qui t’ont empĂȘchĂ© d’accĂ©der Ă  toutes ces informations ou de les confirmer. Et puis, venant d’une psychologue, je t’avoue qu’une dĂ©claration aussi assommante de bĂȘtise m’a un peu sciĂ©e. Je passe rapidement sur le fait que non, je ne peux pas venir Ă  Paris en pleine pandĂ©mie pour rĂ©cupĂ©rer quelques papiers. Et puis, il me semble que ta belle organisation ne prend pas en charge les frais de dĂ©placement, si ?

  Ensuite, tu es partie sur un monologue sur les masques, que tu portes hĂ©roĂŻquement pour les rendez-vous « alors que c’est dĂ©sagrĂ©able », sur les adoptĂ©s, pour lesquels tu te dĂ©places s’il y a une demande (un jour par semaine, c’est effectivement un effort surhumain), « et on va quand mĂȘme pas arrĂȘter de tout faire, hein ? » Mais peu importe, je te demande une explication Ă©crite de cette fameuse procĂ©dure. Tu comprendras que je prĂ©fĂšre avoir une trace Ă©crite de nos Ă©changes, et vu le contenu de nos conversations tĂ©lĂ©phoniques, je prĂ©fĂšre le format court et concis d’un e-mail. Et lĂ , j’insiste encore un peu, parce que finalement, le plus important, ce sont les documents qui me concernent directement dont je n’ai pas la photocopie, et tu acceptes de me les envoyer par courrier (par courrier, Josiane, on est en 2020, et on a vu plus tĂŽt que tu savais inclure une piĂšce-jointe Ă  un e-mail). Je dois attendre encore une semaine que tu retournes au bureau, et on va espĂ©rer que tu fasses ton boulot et que la poste fonctionne Ă  peu prĂšs dans les conditions actuelles. Ce serait dommage que ton envoi se perde. Une semaine plus tard, tu m’envoies par e-mail -ouf !-, ces fameux documents scannĂ©s. Je repĂšre quelques incohĂ©rences et tu m’offres des hypothĂšses, des esquisses de rĂ©ponses, bien protĂ©gĂ©e derriĂšre le paravent du peut-ĂȘtre. Ça fait longtemps, les responsables ne sont plus lĂ , etc. Je connais la chanson. Entretemps, Ă  force d’essayer de dĂ©chiffrer les documents illisibles et non traduits dont je te parlais plus haut, qui viennent du dossier de la MAI, je me rends compte que ce sont des jugements d’abandon. Je rĂ©ussis Ă  lire l’adresse de mes parents biologiques. Il y a un dĂ©but de chronologie, et mĂȘme une date de prise en charge par la casa de copii. Alors, peut-ĂȘtre que ces informations sont fausses. Peut-ĂȘtre que je les interprĂšte mal. Mais il y a une date et une adresse, elles sont juste lĂ . Dans un document illisible que personne n’a jamais pris la peine de dĂ©chiffrer et de faire traduire. Parce qu’au fond, ta belle organisation, comme mes parents, vous vous en fichez Ă©perdument. Parce que ce qui comptait, pour vous, c’était d’obtenir un enfant Ă  faire adopter. Obtenir l’enfant, enterrer son passĂ© et tout est bien qui finit bien, on a sauvĂ© un pauvre orphelin.

  Tu vois, Josiane, ce qu’il faut faire, les humiliations, le mĂ©pris et l’infantilisation qu’il faut se prendre en pleine face pour obtenir les informations les plus Ă©lĂ©mentaires sur l’enchaĂźnement d’évĂšnements qui m’a valu de grandir ici ? Le temps, les e-mails, les conversations tĂ©lĂ©phoniques stĂ©riles ? Trois mois, peut-ĂȘtre plus, pour quelques documents ? Tu crois que tout le monde a le temps, la force, l’énergie, le soutien (d’amis, d’un-e conjoint-e, de sa famille, d’associations), d’entreprendre tout ça, pour finalement pas grand-chose ? Non, et au fond, ça t’arrange bien. On ne m’avait pas dit que ces Ă©changes avec toi seraient la partie la plus Ă©prouvante de tout le processus. Et moi, je ne peux pas m’empĂȘcher de penser que c’est un peu fait exprĂšs, parce que si c’était plus facile, peut-ĂȘtre que plus de monde commencerait Ă  poser des questions.

  Dans le magazine de ta belle organisation, j’ai lu ceci hier : « S’élabore une demande d’accompagnement vers une mise en rĂ©cit des origines de l’adoptĂ©, dans laquelle [ta belle organisation] tient une place symboliquement importante comme intermĂ©diaire entre famille d’origine et famille adoptive, et Ă©galement comme dĂ©positaire de l’histoire prĂ© adoptive et adoptive. » C’est un parfait rĂ©sumĂ© de tous les mensonges que vous vĂ©hiculez sur votre participation Ă  la recherche des origines. Vous ĂȘtes l’intermĂ©diaire, oui. Mais la famille d’origine, elle n’est mĂȘme pas nommĂ©e. EffacĂ©e, invisibilisĂ©e, elle n’existe pas. Vous prĂ©tendez ne rien savoir, ce qui est soit une preuve d’incompĂ©tence manifeste, soit une preuve que vous fermiez les yeux, soit une preuve que vous n’avez pas pris la peine de vous poser de questions, et dans tous les cas, c’est gravissime. Une personne adoptĂ©e n’a pas besoin de « mise en rĂ©cit » de ses origines. Elle a besoin de la vĂ©ritĂ©. Surtout pas d’un « rĂ©cit », surtout pas d’une fiction. Et l’histoire prĂ©-adoptive, vous n’enquĂȘtez pas dessus au moment de l’adoption, et certainement pas aprĂšs, une fois l’adoptĂ© devenu adulte. Vous lĂ©gitimez votre action en faisant des promesses que vous ne pouvez pas tenir, que vous ne voulez pas tenir, pour entretenir votre vitrine de belle organisation respectueuse des lois, et des personnes. Or, de toute Ă©vidence, vous respectez tout le monde, sauf ceux que vous prĂ©tendez sauver.

Clara.

 

[1] http://orphelinsderoumanie.org/ladoption-en-roumanie-dans-le-contexte-international-des-annees-1980-1990/

[2] Roelie Post, Romania For Export Only: the untold story of the Romanian “orphans”,  p. 200 : « Holt had been contracted by Unicef Romania to work on preventing abandonment. [
] “We discuss with the mother the possibility to consent to adoption right after birth. We wait for the obligatory 45 days to pass and then she signs. We wait another 30 days, during which she may change her mind, and then, the adoption file goes to the DCP [Department of Child Protection]”.

[3] « Les Lignes directrices relatives à la protection de remplacement pour les enfants, approuvées par les Nations Unies en 2009, interdisent de prendre en charge un enfant sur la seule base de la pauvreté des parents, y préférant un soutien familial approprié. » Intervention de Nigel Cantwell, lors du colloque MAI du 16 octobre 2018

[4] Article du 24 mai 1991 publié dans le New York Times, de Kathleen Hunt : https://www.nytimes.com/1991/03/24/magazine/the-romanian-baby-bazaar.html

[5] « La Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE) adoptĂ©e par l’ONU le 20 novembre 1989 (voir ci-aprĂšs) affirme le caractĂšre subsidiaire de l’adoption internationale. Mais dĂšs 1990, le cas roumain montre la difficile application de ces grands principes. Au lendemain de la rĂ©volution de dĂ©cembre 1989, les frontiĂšres du pays s’ouvrent largement. Entre janvier 1990 et juillet 1991, on estime Ă  7000 le nombre d’enfants roumains partis pour l’étranger. La France accueille un millier d’entre eux ; la Roumanie fournit alors le plus gros contingent d’enfants Ă©trangers, comme dans beaucoup d’autres pays europĂ©ens. Les orphelinats sont pris d’assaut, mais le nombre d’enfants adoptables se rĂ©vĂšle insuffisant face Ă  la demande des pays riches. Les rĂšgles d’un marchĂ© s’instaurent alors : tout Ă©tait Ă  vendre et tout pouvait s’acheter. » Yves DenĂ©chĂšre. Les diffĂ©rents temps de l’adoption internationale en France. Marie-Odile PĂ©rouse de Montclos, Marie-Paule Poggionovo. Adoption internationale. De la rencontre Ă  la filiation, Lavoisier MĂ©decine, pp.3-20, 2016, Les prĂ©cis. Cahiers de Sainte-Anne, 978-2-257-20664-0. hal-01263534

[6] « Nous n’avons pas de petit garçon [
], mais un petit chien trĂ©s calin qui s’appelle Balou, et lui aussi attend avec impatience son ou ses futurs petits maĂźtres pour avoir encore plus de calins. » http://www.afaener.org/main3.html

[7] Roelie Post, Romania For Export Only: the untold story of the Romanian “orphans”, p. 200 « After the maternity tour, Unicef Romania guided Mariela to Holt, one of the biggest US adoption agencies, which held office in the maternity clinic”.

[8] « En un an Ă  l’hĂŽpital de Ploiesti, infirmiĂšres et mĂ©decins avaient prĂ©tendus Ă  23 mĂšres que leurs bĂ©bĂ©s prĂ©maturĂ©s Ă©taient morts, alors qu’ils Ă©taient mis en couveuse, bien nourris et exportĂ©s 6 mois plus tard. » Emma Nicholson, parlementaire et rapporteur spĂ©cial pour le Parlement EuropĂ©en (1999-2004) http://orphelinsderoumanie.org/ladoption-en-roumanie-dans-le-contexte-international-des-annees-1980-1990/

[9] Roelie Post, Romania For Export Only: the untold story of the Romanian “orphans”, p. 130.

[10] “Today, Serban Mihailescu, the Romanian minister for children, says the effect of foreign adoptions was « extremely negative » and encouraged officials to keep the institutions full of children. « The number of children in institutions increased because more and more foreigners wanted to adopt Romanian children and more and more of the personnel in the institutions worked as dealers and they pushed the children for the inter-country adoption. It’s like a business, a $100 million business, » he says.” Cashing in on the “baby rescue », article paru dans l’Irish Times le 24 mai 2002

https://www.irishtimes.com/culture/cashing-in-on-the-baby-rescue-1.1058341

[11] Article de l’Irish Times citĂ© prĂ©cĂ©demment :  “According to an Irish diplomatic source, about 1,500 Romanian children have been adopted to Ireland since 1990. Tens of thousands were taken to other Western countries, particularly the US, Israel, Spain, France and Italy. There are now well-funded campaigns in these countries seeking an end to Romania’s ban on foreign adoptions. US officials have warned the Romanian government that a continuing ban could jeopardise acceptance of Romania for NATO membership.”

[12] Document explicatif remis aux candidats Ă  l’adoption en Roumanie dans les annĂ©es 1990 : « Loi sur l’adoption 11/1990 modifiĂ©e le 8 juillet 1991. « Toute demande d’adoption d’enfant roumain par un couple Ă©tranger doit obligatoirement ĂȘtre prĂ©sentĂ©e par l’intermĂ©diaire d’une Ɠuvre d’adoption agrĂ©Ă©e en France et en Roumanie ».

[13] Roelie Post, Romania For Export Only: the untold story of the Romanian “orphans”, p. 66 : “The US had made improvement of the situation of the Romanian children a condition for this trade agreement, and it was in that context that Romania adopted the so-called “abandonment law”. [
] In 1991, an incredible number of intercountry adoptions took place, estimates were more than 10,000. Many children were not adopted from orphanages, but directly bought from poor families. In 1991, a new law was adopted limiting intercountry adoptions to children in children’s homes and orphanages. But the children’s homes’ directors would not give those children, because they were not legally adoptable, more often, the children’s parents would be known and visit their children. As a result of this limitation adoptions dropped enormously in 1992. And thus, under the disguise of wanting to improve the living condition of institutionalized and disabled children, the US congress pushed for an abandonment law, a law that rendered children adoptable.”

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