Je ne connais pas l’histoire réelle de mon adoption, de ce qui a poussé ma mère biologique à m’abandonner.

Je suis une femme de 30 ans, issue de l’adoption international, je suis née en Roumanie sous le régime dictatorial de Nicolas Ceausescu.  Je suis Rom d’origine, un peuple opprimé, déporté qui vit encore aujourd’hui des persécutions, un peuple qui a été dissipé par milliers durant la secondaire guerre mondiale et que les sociétés européennes discriminent, marginalisent, et maltraitent encore aujourd’hui, et ce, depuis déjà trop longtemps. Je viens d’un peuple qui depuis des siècles vit de la discrimination raciale, sociale, politique, économique et des violences systémiques sans nombre.   Je suis née Rom, dans un contexte où le sort réservé à des enfants issus des familles tziganes étaient des mouroirs. Des grands hangars où le système, la politique laissaient les enfants roms, handicapés, avec des déficiences sensorielles ou intellectuelles mourir de manque d’amour et de soin. L’état ne prenait en charge, ne plaçait que les résistants qui survivaient à toute cette négligence. Ces enfants étaient alors placés dans des orphelinats. Je ne connais pas l’histoire réel de mon adoption, de ce qui a poussé ma mère biologique à m’abandonner là, je sais juste que je suis née résistante, résiliente et survivante. J’ai ainsi été adoptée à l’âge de 21 mois par une famille Québécoise, que ses propres épreuves avaient poussé à aller chercher un enfant dans les orphelinats roumains.

Je suis arrivée au Québec en 1991. Ma mère adoptive était terrassée déjà par le deuil de son premier fils adoptif qu’elle venait de perdre.

@Elena-enfant

@Elena-enfant

Bien qu’elle était heureuse de m’avoir, elle voulait un fils pour remplacer celui qu’elle avait perdue. C’est ainsi qu’en 1992, mon père est retourné en Roumanie adopter un autre fils. Nous étions des enfants de remplacement mais nous n’avons pas réussi notre mission car notre mère a succombé à son chagrin. Elle est morte triste d’un cancer du poumon en 1993, ne s’étant jamais remise de la perte de son premier fils. J’avais 4 ans. Mon père a eu beaucoup de difficultés à survivre à ses deuils et à assumer ses responsabilités parentales.

Suite au décès de ma mère adoptive, mon père m’a confié à ma famille maternelle où j’ai pu développer un lien d’attachement significatif avec eux. Mon frère adopté comme moi a été placé chez son parrain et papa a gardé ma grande sÅ“ur, (sa fille biologique) avec lui.  À l’âge de 11 ans, l’état, la protection de la jeunesse est entrée subitement dans ma vie, à la grande surprise de mon père. Un signalement a été émis par l’école car, j’avais confié à mon enseignante que je vivais de l’abus sexuel par mon grand-père. Une onde de choc à frapper ma famille, mon histoire a été balayé du revers de la main. Mon père n’avait pas la force de confronter son beau-père ni de protéger sa fille. On ne m’a pas cru et personne ne m’a protégé. J’ai plutôt été punie car mon père m’a finalement abandonné.  Prise dans un engrenage que je peinais à comprendre, j’ai été placée. J’étais ballotée d’une famille d’accueil à une autre, d’un centre jeunesse, à un autre jusqu’à ma majorité.

J’ai grandi dans une grande violence systémique. On a tenté de me faire croire que j’étais dysfonctionnelle. On me disait que ma santé psychologique était fragile. J’ai refusé tous ces diagnostiques, toutes ces étiquettes. Je trouvais que ma famille et les institutions où je me sentais dépérir étaient plus dysfonctionnelles que moi. Je les trouvais toutes d’une violence sans nom. J’étais impuissante et j’attendais impatiemment ma maturité. Je lisais Boris Cyrulnick pour me faire patienter mais surtout pour souffler sur mon espoir vacillant.

À 18 ans, je suis sortie du centre jeunesse déshumanisée et profondément traumatisée et totalement désorientée.  J’étais Libérée de la protection de la jeunesse certes, mais je me sentais prisonnière d’une société où l’on ne m’avait pas appris à vivre.   Je ne savais pas m’occuper de moi-même, payer mes comptes, me faire à manger, je ne savais quand dormir ou quand me lever. J’étais dans une insécurité sans nom. J’étais laissé à moi-même, seule au monde, sans direction, sans chemin, sans repères, sans affection et sans véritable éducation. Je me suis retrouvée dans monde de la restauration et des bars.  Je sombré dans la consommation, dans l’alcool, la drogue, le sexe, la dépendance affective et quand on entendait mon histoire, j’avais une étiquette sociale de réussite. Avec l’histoire que je portais, le fait que je puisse travailler et me payer un appartement était déjà miraculeux.

Je savais que ça n’allait pas bien, je rêvais de mieux pour moi. C’est alors que j’ai fait une rencontre signifiante, qui m’a fait comprendre qu’il m’était encore possible de me construire une vie à la hauteur de mes rêves.  C’est ainsi que je me suis retrouvée au baccalauréat en psychosociologie. J’avais 24 ans et j’étais terrorisée de me retrouver de nouveau dans une institution. Je me sentais « mésadaptée », j’avais le complexe d’imposteure. Moi ? À l’université ?  Dans ce contexte, je ne savais pas comment me tenir, mais j’ai tenu le coup et heureusement que j’ai été soutenue. Faire mon baccalauréat m’a demandé de désapprendre tout ce que j’avais appris, de réapprendre de nouveau mais surtout d’apprendre enfin à vivre, à me relier sainement, à mettre dans mon quotidien des saines habitudes de vie. Au bout de 4 ans, j’ai eu mon diplôme de psychosociologue. Je me sentais miraculée. J’étais si fière de ce que je deviens, malgré les multiples embûches qui ont fait partie de ce long chemin.

Cependant, je suis toujours rattrapée par mon passé, mon histoire. Je porte le même prénom que ma mère biologique Elena.

@Elena-senegal

                                Photo@Elena-Rimouski

En effet, chaque année, les fêtes de mères me renvoient à ma quête des origines, et aussi à l’enfant qui est en moi. J’ai eu la chance d’avoir 4 mères, mais aucune n’a été ma maman. C’est un peu comme avoir vécue une succession de mal chance. J’ai été privée de l’amour maternelle, de la sécurité, des seins nourrissants, de la chaleur, d’une chair bienveillante et cet état d’amour permanent d’une mère.   Ma quête c’est devenir mère et j’avais envie de partager ce que cette fête des mères a réveillé en moi. Elle a réveillé l’adoptée, l’enfant qui bouge, grabuge et vie en permanence à l’intérieure de moi.  Celle que qui m’apparait depuis peu car je n’avais jamais eu les conditions et la stabilité pour la regarder de près. C’est un peu comme si je m’étais donner la charge de cette adoption car ceux qui devait être mes parents adoptifs n’ont pu l’être et je me suis retrouvée seule une fois de plus dans cet état de vulnérabilité et de pracrité d’amour. Plongé dans une famine de sécurité et de bras aimant. Personne pour m’expliquer ce qu’était être adopté, ce que ça voulait venir d’une autre terre, d’un autre pays, d’être racé, d’être différente et ne jamais se sentir chez soi, dans cet ailleurs si loin des miens et de ma culture. Toute petite je n’avais pas les mots pour expliquer mon incompréhension du monde et se sentiment constant de venir d’ailleurs, de nulle, peut-être de la cigogne et on m’avait par malheur déposé au mauvais endroit. Depuis peu, j’ai personnalisé cet enfant que mon père adoptif est venue chercher en Roumanie, que ma mère adoptive n’a pu prendre soin, je lui donne forme, matière, pour que cette petite fille de 21 mois qui s’est fait arracher à son pays, qui a immigré de force avec ce parcours chaotique, puisse enfin trouver des bras pour l’aimer et chérir d’un amour guérissant, sécurisant et plus jamais abandonnant.

« Je suis Elena et je m’apprête à accueillir une enfant, sans que j’aie voulu, sans la désirer complètement, elle arrive comme une force prenante à l’intérieur de moi.   Elle se présente avec une histoire, un vécu, des traumas et sans bien comprendre d’où elle vient, elle traverse tout l’atlantique pour me rejoindre.  Elle vient habiter mes os, elle me demande une place, sa place à l’intérieur de mon corps, de mon amour et de ma voix. Elle s’invite avec rigueur, avec ardeur, elle cogne aux portes de mon ventre pour s’installer et avoir aussi cet endroit ou grandir.  Elle revendique et milite au creux de mon bassin, j’ai beau la chasser et ne pas en vouloir elle ne me laisse aucune seconde de répit. J’arrive, j’arrive, tient toi prête.   Elle arrive comme une force de vie, une bourrasque de vents, elle s’implante racinaire en moi, elle arrive et je n’ai d’autre choix que de la laisser entrer.

J’aime me poser cette question, avais-je envie réellement d’adopter un enfant, avais-je réellement le désir de cet enfant, de repousser mes propres limites et trouver en moi une force miraculeuse de la prendre i.  Comment je pourrais faire pour l’aimer….  Construire le lien de confiance, comment l’accepter et surtout comment ne pas faire ce que toutes tes mères ont fait, c’est-à-dire t’abandonner à mon tour.

Le soir avant d’aller dormir, je prends cette pile de papier, et je regarde ton nom, ton prénom, ta photo, je lis les jugements de la cour, des feuilles pleines d’une langue que je ne connais pas, d’une histoire qui m’est inconnu puis je te contemple ne sachant pas quoi faire de toi.  Tu traverses le monde pour me rencontrer et moi encore je te tiens bien loin de mon cœur

Depuis que j’ai commencé à chercher à qui tu ressembles, à comprendre ton histoire, ton pays, ton peuple, tes luttes, j’y découvre tant de malheurs.   J’y lis des histoires d’horreurs, d’enfant jeté, méprisé, voler, des profondes solitudes, des violences sans nombre, du racisme, de la guerre, des tueries et des histoires d’exile.

Je sais que tu arrives bientôt, que j’aurai ta charge, ton poids, ta vie, tes mystères, tes souffrances, je sais que tu vas arriver avec tout ton entièreté et je crève de peur.

Je ne suis pas prête, pas encore, même si je cherche à connaître d’où tu viens, te rencontrer est ma peur la plus profonde.  Elena Catalina Rostas, quand je lis ce nom, je te sais venir d’ailleurs, je comprends que tu n’es pas québécoise ni canadienne, que tu n’es ni roumaine, ni européenne car cela est un bien grand continent auquel tu n’as pas droit d’y vivre en liberté.  Tu es originaire de l’inde, mais tu n’es pas indienne, tu es Rom, tu es de ce peuple qui n’a ni terre, ni pays, tu n’es jamais véritablement invité, tu ne possèdes rien et personne ne te possède. Tu n’appartiens à personne et pourtant tu n’es pas libre.

Qu’est-ce cette liberté, celle qu’on me refuse, cette liberté, cette croix que je porte qui se nomme l’itinérance, l’errance du cœur ?

Qu’est-ce cette liberté dont on m’afflige et qui m’emprisonne bien plus qu’une cage?

Qu’est-ce que cette liberté dont on m’a dépossédé en me laissant seule ?

Qu’est-ce que cette liberté, cette soif d’amour, de corps, de contour, de contenant, de conditions, qu’est-ce que cette liberté qui semble vouloir appartenir à quelqu’un?

Qu’est-ce qu’une liberté abandonnée, laisser seule en bordure de la vie ? »

@photo-Elena

    @photo-Elena

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