Roumanie 2016 : 160 ans apr√®s l’abolition de l’esclavage des roms

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Image extraite du reportage de l’AFP¬†¬© Phototh√®que nationale de Roumanie

 

Un √©pisode peu connu de l’histoire roumaine : l’esclavage des Roms, profite d’un coup de projecteur m√©diatique¬†ces jours-ci √† l’occasion du¬†160√®me anniversaire de l’abolition de l’esclavage des Roms en Roumanie.

 

En France ou dans les soci√©t√©s occidentales d’Europe, on constate¬†des amalgames r√©currents entre les populations roumaines et celles d’origine Roms. La confusion, tr√®s mal v√©cue par les roumains, traduit des¬†m√©connaissances, fr√©quemment¬†accompagn√©es d’un discours n√©gatif qui stigmatise et dissimule une r√©alit√© beaucoup plus complexe, notamment en Roumanie.

 

Les Roms, terme¬†qu’ils utilisent eux-m√™mes pour se d√©signer, se consid√®rent comme un peuple nomade, qui a quitt√© l’Inde au XI√®me si√®cle, cependant, contrairement √† l’image h√©rit√©e du Moyen √āge, la majorit√© des Roms est aujourd’hui s√©dentaire comme l’√©crit¬†Marcel COURTHIADE,¬†secr√©taire adjoint de l’Union romani internationale¬†:

 

¬ę¬†Leur travers√©e de l’Europe au Moyen √āge a donn√© d’eux l’image d’un peuple nomade, et ce st√©r√©otype d√©suet survit, confort√© par l’existence des quelques groupes, essentiellement en France et en Grande-Bretagne, qui ont int√©gr√© secondairement √† leur mode de vie la mobilit√© h√©rit√©e de la migration vers l’Europe.¬†¬Ľ (1)

 

Les Roms¬†seraient arriv√©s en Roumanie, alors organis√©e en principaut√©s,¬†au XIV√®me si√®cle.¬†Ils¬†sont alors r√©duits en esclavage ¬ę¬†pour compenser la crise √©conomique et d√©mographique caus√©e par l’avanc√©e des Turcs.¬†¬Ľ (2)¬†L’historien Viorel Achim d√©crit les caract√©ristiques de l’esclavage subi par les Roms √† l’√©poque : ¬ę¬†Ils n’avaient pas de libert√©s. Ils √©taient des √Ęmes trait√©es comme des objets, propri√©t√©s totales des ma√ģtres, qui pouvaient √™tre un individu ou une institution¬†¬Ľ. (3)

 

Du d√©but du 16√®me si√®cle jusqu’au d√©but du 19√®me, en France, la¬†¬ę¬†l√©gislation interdit de s√©jour les Boh√©miens (vagabonds et gens sans aveu), les condamne au bannissement et, en cas de r√©cidive, aux gal√®res¬†¬Ľ (4) pour abolir finalement l’esclavage pour tous en 1848.¬†C’est cette m√™me ann√©e qu’en Valachie, le 9 juin 1848, est lu une proclamation exigeant l’instauration des droits et libert√©s pr√īn√©s par la R√©volution fran√ßaise de 1789 :

 

¬ę¬†Le peuple roumain rejette l’usage barbare et inhumain de poss√©der des esclaves et d√©clare la libert√© des Zigans appartenant aux particuliers.¬†¬Ľ (5)

 

La volont√© d’abolition d’esclavage est ainsi reprise dans le 14√®me article ¬ę¬†Abolition de l’esclavage des Zigans moyennant une indemnit√©¬†¬Ľ (6).

 

Cet esclavage aura dur√© cinq si√®cles, et n’a pris fin qu’en 1856.¬†Cependant, l’√©mancipation des roms sera toute relative : ¬ę¬†L’abolition de leur esclavage a √©t√© un processus long, difficile et incomplet. Sans argent, ni terre, bon nombres de Roms sont rest√©s d√©pendants de leurs ma√ģtres. Et apr√®s 500 ans de servitude, la communaut√© n’a jamais vraiment pu se d√©barrasser des stigmates de cette p√©riode¬†¬Ľ (7).¬†Aujourd’hui, ce pass√© douloureux¬†nuit aux relations entre Roms et¬†Roumains en Roumanie, car ¬ę¬†160 ans plus tard, l’esclavage des Roms reste tabou¬ę¬†. Cependant, cette date anniversaire n’est pas oubli√©e par les artistes¬†qui¬†traitent sans d√©tour de cette part sombre de l’histoire roumaine.

 


Bande annonce de Aferim !

 

En effet, on notera parmi leurs Ňďuvres celle du r√©alisateur¬†roumain Radu Jude :¬†¬†¬Ľ Aferim¬†! ¬ę¬†, un¬†long-m√©trage remarquable, sorti en 2015, et prim√©¬†lors du¬†65e Festival international du film de Berlin, recevant l’Ours d‚Äôargent du meilleur r√©alisateur.

 

L’action du film se situe en Valachie en 1835, et¬†suit les p√©rip√©ties de Costandin, un policier engag√© pour retrouver Carfin, l’esclave tzigane du boyard (noble dans les pays slaves et en Russie). ¬ę‚ÄäCette Ňďuvre √©voque un pass√© probl√©matique que nous n‚Äôavons pas assum√©, r√©sume Radu Jude. L‚Äôhistoire des Roms nous poursuit, elle fait partie de notre karma. J‚Äôai r√©alis√© ce film pour provoquer la r√©flexion sur ce sujet.‚Ä䬼 (8) Usant de l’humour, dans son western d√©cal√©, le r√©alisateur d√©nonce avec cynisme l’intol√©rance humaine, pass√©e et actuelle.

 

De son c√īt√©, l’actrice Rom, Alina Serban cr√©e le spectacle ¬ę¬†La Grande Honte¬†¬Ľ (¬ę¬†Marea Ru»ôine¬†¬Ľ) pour traiter de ce sujet rest√© tabou en Roumanie. Elle explique pourquoi elle a nomm√© ce travail ainsi : ¬ę¬†j’ai d√©couvert cette expression dans des citations historiques.¬†¬Ľ Cette expression et aussi utilis√©e pour critiquer ¬ę¬†cette amn√©sie volontaire¬†¬Ľ comme ¬ę¬†une grande honte contemporaine.¬†¬Ľ

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Portrait de Alina Serban © AFP

 

Le spectacle interroge la construction identitaire d’un peuple par rapport √† son histoire :

 

¬ę¬†Comment les Roms revendiquent une identit√© ? Comment les Roms peuvent r√©cup√©rer une identit√© lorsque des √©l√©ments fondamentaux de leur histoire restent √† la fois cach√©s et indicibles, et quand les liens entre le pass√© et le pr√©sent ne sont pas discut√©s ? Quelles sont nos histoires ? Qui dit l’histoire ? A qui¬†l’histoire est racont√©e et comment ?¬†¬Ľ (9)

 


Reportage AFP

 

Les comm√©morations encore peu nombreuses¬†sont pourtant n√©cessaires pour faire¬†¬ę¬†acte de m√©moire¬†¬Ľ √† propos d’un pass√© tu et cach√© jusque dans les livres scolaires. Cette ann√©e certaines manifestations sont organis√©es au Mus√©e de la culture Roms, en p√©riph√©rie de Bucarest. L’association Romano Butiq a am√©nag√© un espace propice √† la rencontre, √† l’√©change pour parler de la situation pass√©e et pr√©sente des communaut√©s Roms :¬†¬ę¬†‚ÄäPendant cinq cents ans, nous avons √©t√© des objets vendus dans les march√©s aux esclaves, lance Ciprian Necula, 35¬†ans, fondateur du mus√©e. Nous avons √©t√© officiellement lib√©r√©s en¬†1856, mais nous sommes encore captifs des m√©canismes h√©rit√©s de l‚Äôesclavage.‚Ä䬆¬Ľ(10)

 

Une honte contemporaine qui se¬†r√©percute¬†sur la vision qu’ont les Roms d’eux-m√™mes, se traduisant notamment par une faible estime de soi. La difficult√© d’accepter son identit√© est un sujet qu’aborde notamment la jeune artiste √† travers une pi√®ce autobiographique mise en sc√®ne par David Schwartz et accompagn√©e par le musicien Catalin Rul√©a. Dans la pi√®ce ¬ę¬†Je d√©clare sur l’honneur¬†¬Ľ, la jeune femme parle¬†de son enfance et du cheminement qu’elle a fait pour s’accepter :

 

¬ę¬†J’ai eu besoin d’avoir un groupe de gyspsy punk, de roumaines habill√©es en tziganes, et de non-Roms qui m’ont assur√©s que c’est cool d’√™tre Rom, pour pouvoir accepter qui je suis¬†¬Ľ. (11)

 

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Image extraite de son spectacle autobiographique © AFP

 

On retrouve √©galement ces questionnements entre identit√©, histoire et m√©moire dans le travail du peintre George Vasilescu dont le d√©clic de sa qu√™te identitaire s’est produit √† l’√Ęge de quinze ans¬†:

 

¬ę‚ÄĮJ‚Äôai fui tout seul, le temps d‚Äôun √©t√©, raconte-t-il. J‚Äôai d√©couvert que j‚Äôaimais l‚Äôart, comme √ßa, gr√Ęce aux artistes de rue. J‚Äôai ensuite r√©alis√© que vous [les fran√ßais] aviez votre Delacroix, et son [drapeau] √©tendard de la d√©mocratie, que la Roumanie avait son Brancusi, mais que les Roms n‚Äôavaient rien. Alors, en rentrant, je me suis mis √† fouiner sur le pass√© de ma communaut√©, ce qui n‚Äôa pas √©t√© toujours facile, vu qu‚Äôil s‚Äôest beaucoup transmis √† l‚Äôoral. Et en peignant, je me suis dit que j‚Äôallais le sortir de l‚Äôombre.‚ÄĮ¬Ľ (12)

 

 

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Samudaripen 200x330cm © George Vasilescu

George Vasilescu DR

George Vasilescu devant Samudaripen © Aline Fontaine

 

 

Le jeune artiste a peint une toile de plus de 3 m√®tres de large sur 2¬†de haut qui repr√©sente un groupe de personnages nus qui tournent le dos au spectateur. Ces personnages repr√©sentent des d√©port√©s de la Seconde Guerre mondiale, dont les Roms faisaient partie,¬†puisque qu’entre 1942 et 1944,¬†la Roumanie combattait aux c√īt√©s de l‚ÄôAllemagne nazie et les a envoy√© par dizaines de milliers dans¬†des camps. Dans le tableau, certains personnages sont d√©peints de dos, tandis que d’autres ne forment que des silhouettes : leur corps est un miroir int√©grant imm√©diatement le spectateur dans l’oeuvre par r√©flexion optique. L’artiste √©nonce¬†les questions qu’il souhaite susciter chez le spectateur :

 

¬ę‚ÄĮSommes-nous align√©s avec eux‚ÄČ? Sommes-nous victimes, prisonniers ou bourreaux‚ÄČ? La question s‚Äôadresse aux Roumains en g√©n√©ral, qui n‚Äôosent pas affronter la r√©alit√© en face, trop taboue semble-t-il, et aux Roms aussi, qui tendent √† n√©gliger leurs singularit√©s, en vivant au jour le jour sans se demander d‚Äôo√Ļ ils viennent. Beaucoup d√©laissent m√™me leur langue, le romani.‚ÄĮ¬Ľ (13)

 

Plus largement cette oeuvre interroge l’attitude¬†que tout un chacun adopte¬†ici et maintenant face √† son histoire.

Enfin, souhaitons que l’ensemble de ces comm√©morations et manifestations artistiques permettent aux roumains, aux Roms ainsi qu’aux personnes adopt√©es √† l’internationale n√©es en Roumanie de se r√©approprier cette m√©moire collective¬†et de faire conna√ģtre au plus grand nombre leur histoire.

 

Nabu

 

(1)¬†Marcel COURTHIADE, ¬ę¬†ROM ¬†¬Ľ, Encyclop√¶dia Universalis [en ligne], consult√© le 27 f√©vrier 2016. URL :

http://www.universalis.fr/encyclopedie/rom/

(2) ibid.

(3) Transcription de la vid√©o post√©e dans l’article¬†¬ę¬†Cent soixante ans apr√®s son abolition, l‚Äôesclavage des Roms reste tabou¬†¬Ľ, publi√© sur Le Monde.fr avec AFP¬†, le¬†

http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/video/2016/02/25/cent-soixante-ans-apres-son-abolition-l-esclavage-des-Romss-reste-tabou_4871631_1654200.html#WoiBDWL5mGPmbALC.99

(4) Gérard Chaliand,Jean-Pierre Rageau, Atlas des diasporas, Odile Jacob, 1991, p.101.

(5)¬†Extrait de la proclamation ¬ę¬†Au nom du peuple roumain¬†¬Ľ in ,¬†Ion Heliade RńÉdulescu, ¬ę¬†M√©moires sur l’ histoire de la r√©g√©n√©ration roumaine: ou sur les √©v√©nements de 1848 accomplis en Valachie¬†¬Ľ, Librairie de la propagande d√©mocratique et sociale europ√©ene, 1851,¬†¬†p.71. Accessible en ligne :

https://books.google.fr/books?id=ljQrAQAAMAAJ&dq=abolition+esclavage+Roumanie&hl=fr&source=gbs_navlinks_s

(6) Ibid., p.73.

(7) Op. Cit.,¬† Transcription de la vid√©o post√©e dans l’article¬†¬ę¬†Cent soixante ans apr√®s son abolition, l‚Äôesclavage des Roms reste tabou¬†¬Ľ.

(8) Mirel Bran, ¬ę¬†Le pass√© des Roms √©claire leur pr√©sent¬†¬Ľ,¬†LE MONDE CULTURE ET IDEES,¬†‚ÄĘ Mis √† jour le ¬†:

http://www.lemonde.fr/cinema/article/2015/02/26/le-passe-des-roms-eclaire-leur-present_4584135_3476.html#cqygg5t9lhdikF2x.99

(9) Communiqu√© de presse de ¬†¬Ľ¬†Evening of Roma Fairy Tales and Reading-Performance ‚ÄúThe Great Shame‚Ä̬†¬ę¬†, publi√© le 12 f√©vrier 2016, sur le site de Pove»ôti nespuse :

http://povestinespuse.eu/en/press-release-the-great-shame/

(10) Op. Cit., ¬ę¬†Cent soixante ans apr√®s son abolition, l‚Äôesclavage des Roms reste tabou¬†¬Ľ.

(11) Transcription du t√©moignage de Alina Serban,¬†¬ę¬†Je, soussign√©e Alina Serban, Rom roumaine, actrice, d√©clare¬†¬Ľ, ¬†publi√© le 23 mars 2011,¬†sur leur compte youtube de l’AFP :

https://www.youtube.com/watch?v=kBOpOOn6fH4

(12) Modification de la citation, en rempla√ßant le mot ¬ę¬†radeau¬†¬Ľ par ¬ę¬†drapeau¬†¬Ľ. ALINE FONTAINE, ¬ę¬†Peintre trublion de l‚Äôhistoire rom¬†¬Ľ,¬†LUNDI, 10 AO√õT, 2015,¬†L’HUMANIT√Č :

http://www.humanite.fr/peintre-trublion-de-lhistoire-rom-581133

(13) Ibid.¬†Aline Fontaine, ¬ę¬†Peintre trublion de l‚Äôhistoire rom¬†¬Ľ.

 

 

 

En savoir plus :

Spectacle ¬ę¬†La grande honte¬†¬Ľ de Alina Serban : http://povestinespuse.eu/en/press-release-the-great-shame/

Pr√©sentation du spectacle ¬ę¬†Je d√©clare sur l’honneur¬†¬Ľ de Alina Serban par Laurent Coudol sur : http://www.froggydelight.com/article-10915-Je_declare_sur_l_honneur.html

Page du George Vasilescu : https://www.facebook.com/George-Mihai-Vasilescu-264776543592749/?fref=ts

Le génocide des tsiganes européens, 1939-1945 : https://www.ushmm.org/wlc/fr/article.php?ModuleId=75

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